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23 janvier 2020

Ecouter et sentir, le travail du comédien

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Par Sabine Faraut
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L’interaction, ce n’est pas seulement se donner la réplique, c’est d’abord écouter l’autre. Une attention qui peut faire l’objet d’un apprentissage et qui dépasse les limites de la scène, assurent les plus grands.

Quiconque n’est jamais monté sur une scène de théâtre ne sait pas vraiment ce qui s’y passe. Depuis son fauteuil, le spectateur regarde, immobile, privé de la parole et de son smartphone, un drôle de manège : des gens qui font semblant de s’aimer, de se disputer… Ils jouent ensemble. Cette interaction de deux comédiens, ou plus, reste, pour le profane, une mystérieuse alchimie.

C’est quoi, « jouer ensemble » ? « C’est tout sauf mécanique, répond Denis Podalydès, l’homme qui analyse son art aussi bien qu’il le pratique. Il ne s’agit pas seulement de répondre une fois que l’autre a parlé, ce n’est pas, comme on l’entend souvent, un échange mitraillette qui caractérise parfois dans l’esprit des gens le dialogue dit brillant. C’est d’abord écouter. Ecouter et sentir. Si on fait cela, on répond généralement dans le bon tempo, on fait avancer la pièce, on la joue vraiment. »
Cas concret : dans Jeanne au bûcher, l’oratorio de Honegger et Claudel, auquel il vient de participer à l’Opéra de Lyon sous la direction de Romeo Castellucci, Denis Podalydès devait longtemps différer une réplique, pendant que sa partenaire, Audrey Bonnet, creusait le sol. Un mur les séparait, ils ne se voyaient pas. « Cela n’enlevait rien à mon devoir d’écoute : je devais maintenir une tension, un suspens intérieur, qui me permettait de répondre plus tard sans que le sens soit affecté. Et faire exister le silence. Très important, le silence, évidemment, dans lequel s’entendent quantité de répliques non dites, non écrites. »

« Dominique Valadié, l’une de mes profs au Conservatoire, répétait sans cesse : l’important, c’est l’écoute », raconte Maud Wyler, jeune comédienne.
Pour elle, « jouer ensemble » serait même au cœur du désir de théâtre des acteurs de sa génération. Comme une éthique de jeu : « Ecouter l’autre, être d’accord pour se perdre, se quitter soi-même : ne pas savoir ce que va être la réplique d’après, ou plutôt avoir eu besoin de le savoir et accepter de l’oublier… Ça ne passe pas que par l’ouïe, ce n’est pas juste recevoir la voix de l’autre, mais son corps, ses yeux, son trouble, sa transpiration ! »

« C’est quelque chose de très intime, confirme Micha Lescot, comédien principal des dernières mises en scène de Luc Bondy (Tartuffe, Ivanov). Cet échange n’est pas une histoire d’amour, mais une rencontre qui, à chaque fois, est déstabilisante parce qu’on ne la comprend pas forcément. Comme une espèce d’accord céleste, qui fait que deux voix, deux corps se répondent.

Jouer ensemble sur un pied d’égalité pourrait être une pratique récente. Jérôme Deschamps, qui passa par la Comédie-Française avant de devenir le metteur en scène-chef de troupe que l’on connaît, se souvient avoir compulsé les cahiers où étaient retranscrites les mises en scène historiques de la maison de Molière. « Parfois, les entrées et les sorties ne s’expliquaient que par la hiérarchie des comédiens : un sociétaire rentrait par le fond de scène, pour rester face au public, tandis que les derniers à avoir rejoint la troupe arrivaient par le premier plan, dos à la salle. Les rapports de domination ou de soumission étaient institutionnalisés. Dans Cyrano de Bergerac monté par Jacques Charon en 1964, un jeune élève avait gêné un comédien de la troupe : il avait joué devant lui, en le masquant au public. Il était passé en conseil de discipline à l’entracte ! »

Jérôme Deschamps « balance » Edwige Feuillère et Louis Jouvet.
Des mauvais camarades qui cherchent à déstabiliser l’autre, lui casser ses effets, se donner le beau rôle en réduisant le partenaire à un faire-valoir, ça ne manque pas dans la mémoire du père des Deschiens : « Edwige Feuillère jouait tous ses rôles avec un triple collier de perles, raconte-t-il. Si jamais un autre qu’elle avait une réplique comique, elle agitait ses colliers, comme un tic. Et le bruit détournait l’attention sur elle… On ne le dira qu’à mots couverts, mais ce genre de pratique n’a pas tout à fait disparu.

L’objectif devrait pourtant être plus ambitieux. Pour Eric Lacascade, acteur, metteur en scène, directeur depuis 2012 de l’école du Théâtre national de Bretagne, jouer ensemble doit s’élargir au vivre-ensemble : « Le théâtre est une œuvre communautaire. L’un des critères de recrutement de l’école est justement que l’élève soit capable d’avoir cette vie avec les autres, parfois au service des autres.»

Dans son célèbre Paradoxe sur le comédien, Diderot ne disait pas autre chose : « Il en est du spectacle comme d’une société bien ordonnée, où chacun sacrifie de ses droits primitifs pour le bien de l’ensemble et du tout. »

Source : Télérama.fr

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